Jacques Audette et Roger Langevin |
Texte de Christine Martel
lu à la présentation de Roger Langevin
au Gala de l’Ordre du Bleuet, le 19 novembre 2021
Certains artistes consacrent leur vie à ponctuer de leurs œuvres leur chemin sur terre. En représentant le monde, ils éveillent en nous le sentiment et la conscience de quelque chose qui nous dépasse. Roger Langevin est de ceux-là. Le prolifique sculpteur a implanté plus de 90 pièces de grande dimension sur la place publique, dans des matériaux auxquels il a su insuffler la joie, l’échange et la complicité. Le bronze, le béton ou la céramique se matérialisent alors en scènes du quotidien, où la grâce et le mouvement semblent alléger les matières imposantes. L’être humain, sous toutes ses coutures et dans toutes ses réalités, y compose un hymne à la vie avec élégance et démesure. Les œuvres sont présentes un peu partout au Québec, de même que dans de nombreux pays. On pense, entre autres, aux monuments en hommage à Félix Leclerc et aux Travailleurs, à Montréal, aux Pêcheurs, aux Îles-de-la-Madeleine, et aux Bâtisseurs, à Rimouski. Et au Poète, par égard pour son illustre frère, Gilbert Langevin, qu’il a immortalisé sur un des bancs où il a fini son existence, où il nous dévisage désormais de ses yeux perçants.
Roger Langevin naît à La Doré, au Lac-Saint-Jean, le 26 janvier 1940. C’est le deuxième d’une famille de trois garçons. Il est actif et aime bouger. Si les travaux manuels l’amusent, il apprécie les études et tente d’être le meilleur en tout. Il y arrive souvent, sans doute pour faire plaisir à sa mère, Thaïsia Harvey. Celle qui « coud pour les autres » remarque très vite l’habileté de son fils en dessin et le vante auprès de ses clientes, ce qui développe très tôt, chez le jeune enfant, une confiance qui lui sera toujours utile. Mais c’est son père Raoul, bûcheron et menuisier, qu’il adore surtout voir travailler le bois.
À 18 ans, avec son frère Gilbert, c’est la bohème à Montréal pendant toute une année. Il y fréquente des artistes, des écrivains et des musiciens, et y vit des moments de fraternité incroyables. C’est grâce aux bons conseils du peintre Léo Ayotte, de 30 ans son ainé, qu’il décide de s’inscrire à l’École des Beaux-Arts de Montréal, en 1959. Au bout de quatre ans, il obtient deux diplômes, l’un en sculpture, l’autre en pédagogie. Il mène alors, pendant douze ans, une double carrière de sculpteur et de professeur en arts plastiques à Mont-Laurier, à Montréal et en France.
Sa rencontre avec la peintre Monique Bégin, pendant ses études, aura sans doute constitué l’un des moments les plus importants de son existence personnelle et artistique. Celle qui est son épouse et la mère de ses quatre enfants, trois filles et un garçon, l’encourage, par sa confiance et son sens pratique, à poursuivre ses rêves et à donner libre cours à son art. Elle devient sa protectrice dans tous les domaines de son existence et soutient constamment son mari. Pour ne pas rater sa vie, il quitte donc le professorat en 1975.
Au Québec comme partout ailleurs, vivre de son art est pratiquement impossible. Pourtant, il y parvient pendant 17 ans, par passion d’abord, puis renoue, malgré tout, avec la pédagogie à l’Université du Québec à Rimouski, en 1994, après une année d’études doctorales à Aix-en-Provence, en France. Il anime, à compter de 2007, une École d’art, en lien avec la faculté des Sciences de l’Éducation de l’Université du Québec à Rimouski, qui se veut un lieu de recherche et de création, ayant pour objet premier la sculpture monumentale et la diffusion de techniques inédites.
Sur le plan de l’esthétisme, Roger Langevin a la chance d’avoir de grands maîtres comme Mario Bartolini et Louis Archambault. Par ailleurs, sur le plan pratique, il acquiert, au fil des ans, un « tour de main » légué par des gens de métier avec lesquels il collabore volontiers. Il profite, par exemple, de la complicité d’architectes pour pousser plus loin sa connaissance des structures. Plus tard, son association avec le designer belge Jacques Bodart, lui permet de maîtriser un nouveau matériau composite à base de fibre de verre, la « résilice », ce qui lui ouvre de nouvelles perspectives sur le plan du rythme de production et de la durabilité. Grâce à cette formation de base et à son travail acharné, le créateur repousse les limites techniques de son art et développe un style propre à lui seul, qu’il se fait un devoir de marier à des valeurs humaines qui lui ont été enseignées dans ses premières années de vie. Selon lui, rien n’est plus beau que l’être humain et, bien au-delà de son apparence physique, c’est d’abord sa qualité d’âme qu’il veut mettre en relief dans nos environnements, et ce à travers une gestuelle, des attitudes, une expression, qui témoignent de ce que nous avons été et de ce que nous sommes toujours.
Prix des Arts de la Ville de l’Étang du Nord pour « Les pêcheurs » ; distinction Alcide Horth de l’Université du Québec à Rimouski ; intronisation au Cercle d’Excellence de l’Université du Québec ; 2e prix du Concours national canadien pour la sculpture-emblème des Jeux de la francophonie, au Sénégal ; boursier du Fonds Institutionnel de la Recherche et de Perfectionnement de l’UQAR ; boursier de création au Musée d’Art Contemporain ; concepteur de la Médaille Marie-Victorin du Prix du Québec : les reconnaissances sont nombreuses et bien méritées !
Dommage que Gilbert ne soit plus là ! Roger aimerait sans doute l’entendre à nouveau l’appeler, comme autrefois, non sans un brin de malice toute fraternelle : « mon frère le glorieux ! ». Et entonner avec lui le couplet d’une chanson composée par le sculpteur :
Le soleil était d’or au pays saguenéen,
Entre nous, frères et sœurs, cousines et cousins
La terre rayonnait et des rires venaient
Sous nos doigts tout bleuis se mêler aux bleuets…
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